L'opéra taïwanais et l'actrice

Liao Chiung Chih

 

 

J'ai assisté pour la première fois à un spectacle d'opéra taiwanais il y a cinq ans, devant le temple d'un petit village du nord-ouest de l'île. Peu amateur des mélodies sirupeuses de la POP-FM taiwanaise, j'ai tout de suite été séduit par l'aspect traditionnel de ce spectacle musical. Percussions, violon chinois à deux cordes et suona (sorte de bombarde) accompagnaient de manière tonitruante les chanteurs. Une basse électrique se mêlait parfois à l'orchestre et conférait à l'ensemble une sonorité inédite (pour ne pas dire avant-gardiste !). Il pleuvait fortement et seuls deux ou trois spectateurs assistaient au spectacle. Il faut dire que la représentation n'était pas pour eux : les comédiens jouaient pour divertir les Dieux. L'année dernière, j'ai eu la chance de rencontrer une comédienne exceptionnelle de l'opéra taiwanais : Liao Chiung Chih. Aujourd'hui âgée de soixante-six ans, elle évolue sur scène depuis une cinquantaine d'années. L'opéra taiwanais lui a sauvé la vie, elle essaie maintenant de sauvegarder la mémoire de son art et s'est entièrement dévouée à une mission, le transmettre aux jeunes générations.

 

L'opéra taïwanais

L'opéra taiwanais est né il y a moins d'un siècle dans le département de Yilan et est le seul théâtre spécifique à l'île de Formose. Il se joue entièrement en dialecte taiwanais et participe avec force à l'histoire et l'identité de l'île. Son nom chinois, "Gezaixi", se traduit littéralement en français par "Théâtre des petites chansons". Au commencement, de petites troupes donnaient des spectacles de rue, associant divers chansons et airs populaires. Il n'y avait ni décors ni costumes. Les comédiens profitaient du spectacle pour faire la publicité de médicaments et les vendaient sur le champ. Petit à petit, il est devenu un théâtre chanté mettant en scène des personnages maquillés dans des histoires pour la plupart tirées des épisodes de la Chine ancienne. Mélodies, maquillages, costumes et gestuelle sont codés et caractérisent les personnages ainsi que l'évolution dramatique de la pièce. Sur l'île, il est rapidement associé à toutes les formes de la vie quotidienne: fêtes religieuses, banquets de mariage, funérailles. Très tôt, il se produit également sur les scènes de théâtres spécialisés et connaît sa période la plus glorieuse à la fin des années 40: l'île compte alors plus de 500 troupes. C'est à cette époque que Liao Chiung Chih rejoint l'histoire de l'opéra taiwanais.

 

Liao Chiung Chih, une vie dédiée à l'opéra taïwanais

Née en 1935 à KeeLung, au nord de l'île, elle ne connaîtra jamais son père. A l'âge de quatre ans, sa mère qui travaillait sur des bateaux meurt en mer. Ses grands parents l'élèvent mais son enfance est marquée par une excessive pauvreté. En 1950, Liao Chiung Chih a 15 ans et a perdu ses deux grands-parents. C'est à cette époque qu'elle entre dans une troupe d'opéra taiwanais. Elle ne joue pas et s'affaire simplement aux corvées. Petit à petit, de troupes en troupes, elle apprend les règles de l'opéra taiwanais et se spécialise dans les rôles Ku Dan, rôle des femmes du peuple seules et malheureuses. Elle découvre qu'elle peut à travers ces personnages exprimer sa douleur et sa tristesse.

Liao Chiung Chih

Liao Chiung Chih commence à devenir populaire mais l'époque de gloire de l'opéra taiwanais touche à sa fin : le développement de l'industrie cinématographique de Taiwan changer le destin de l'opéra qui voit ses spectateurs diminuer. Les troupes continuent à vivre mais ne jouent qu'en extérieur, devant les temples. Au milieu des années 50, l'opéra taiwanais devient un rendez-vous populaire à la radio. Liao Chiung chih entre dans la troupe de théâtre radiophonique Wang Szu-Ming et travaille selon une méthode toute particulière : le maître résume la situation et explique l'évolution des personnages. Les comédiens improvisent ensuite en direct. Liao Chiung Chih peut ainsi inventer et chanter "avec ses tripes", puisant dans son vécu. A cette époque, elle joue environ cinq heures par jour sur trois chaînes de radio et continue à jouer sur scène en extérieur. Les fans se font de plus en plus nombreux à la sortie de la radio. C'est à cette époque qu'elle développe son fameux "chant des pleurs" et à 27 ans, elle obtient son premier prix pour l'interprétation des rôles Ku Dan. Deux ans plus tard, une tournée à Singapour et en Malaisie lui apporte une reconnaissance dans toute l'Asie du sud-est où l'opéra taiwanais est très à la mode dans les communautés chinoises et taiwanaises. Elle joue pendant un an et demi à l'étranger. A 33 ans, Liao Chiung Chih fonde sa première troupe: "Hsin-Pao-Sheng".

Une anecdote témoigne de la popularité du gezaixi à cette époque : un jour, alors qu'ils jouent devant de nombreux spectateurs près du temple Long shan à Taipei, des riverains protestent contre le bruit, demandant à la police d'intervenir et d'arrêter la représentation. Voyant le nombre impressionnant de spectateurs, les policiers demandent simplement de déplacer la scène. Tout le monde s'affaire, comédiens, public, et une heures après, la scène est remontée un peu plus loin. Le spectacle reprend. Dans les années 60, l'opéra taiwanais est adapté et filmé pour des émissions télévisées. La durée des programmes et les contraintes de tournage imposent des modifications profondes : les acteurs doivent apprendre par coeur les textes des livrets et respecter scrupuleusement le développement dramatique ; le caractère improvisé d'une représentation sur scène n'a plus sa place. Les décors et accessoires se développent mais entraînent une mutation du langage de l'opéra traditionnel : les gestes codés sont remplacés par des gestes plus réalistes, les objets que l'on devait imaginer deviennent des accessoires. De nouvelles formes musicales sont également introduites, empruntées aux airs populaires à la mode. La campagne de lutte contre l'utilisation du dialecte taiwanais lancée par le gouvernement dans les années 70 ralentira le développement de l'opéra. Aujourd'hui, de nombreux jeunes ne maîtrisent pas cette langue et se trouvent par la même déconnectés de cette forme d'art. Dans les années 80, la recherche d'une identité taiwanaise voit renaître des troupes d'opéra. Certaines, dans la tradition populaire poursuivent leurs activités au rythme de la vie des villages. D'autres, mues par des ambitions purement artistiques, se sont professionnalisées et effectuent un travail quotidien pour la reconnaissance et la diffusion de leur art. Hsin Chuan, menée par Liao Chiung Chih fait partie de ces troupes.
En 1983, le musicologue Hsu Chang-Hui, qui effectue de nombreuses recherches sur les musiques traditionnelles de Taiwan, invite Liao Chiung Chih à donner une conférence à l'université de Taipei, Shi Da. Liao Chiung Chih accepte mais face à une assemblée de professeurs, doit surmonter sa timidité et sa peur : elle n'est jamais allée à l'école et se demande comment elle peut donner un cours à de grands professeurs taiwanais !

Liao Chiung Chih et sa troupe à Paris

Cette conférence marque le point de départ de la seconde partie de la carrière de Liao Chiung Chih. Elle s'engage pour la promotion et la transmission de son art : elle se déplace dans l'île, à la rencontre des spectateurs ; donne des conférences ; crée des clubs d'opéra dans les écoles.

C'est dans ce contexte qu'elle a créé la compagnie Hsin Chuan en 1991. Tous les membres de la troupe ont été formés par Liao Chiung Chih et Hsin Chuan est aujourd'hui un formidable creuset où s'épanouit une nouvelle génération de talents qui se consacrent à l'écriture, la direction, la recherche et la représentation d'opéras taiwanais contemporains.

La compagnie se produit régulièrement à Taipei et est chargée d'un programme éducatif sur l'île : édition de cassettes vidéo, de livrets… En 1994, elle jouait au Taipei Theater de New-York. L'été dernier, elle était invitée par le festival Paris Quartier d'été pour quatre représentations de l'opéra "La vengeance de Gui-Ying". A 66 ans, elle s'apprête à quitter la scène pour se consacrer à l'enseignement et la reconnaissance de son art. Les jeunes membres de la compagnie ont déjà repris le flambeau, fidèles au sens de Hsin Chuan, qui en chinois représente la transmission de savoir de générations en générations.

 

Jean-Robert, 2001