Fin de siècle

Stéphane Ferrero 2000 ©

Il était assis là, sur le large sofa pourpre d'une suite luxueuse, au 18ème étage du Ritz. Il était confortablement installé derrière la baie vitrée qui donnait sur Minsheng Est road. Il avait la ville à ses pieds. Il ne boudait pas son plaisir. Lentement il prit une cigarette dans le paquet blanc et la porta à sa bouche. Le tabac avait toujours cette odeur particulière, reconnaissable entre mille. Sur l'emballage, on pouvait lire deux caractères chinois. Dessous une traduction en anglais : "Long Life". Il n'y avait plus aucun doute, il était bien à Taiwan, République de Chine.

L'épaisse fumée bleue envahissait la pièce et la nicotine commençait de brûler ses lèvres. Il n'avait pas fumé de Long life depuis presque dix ans. Ces trois derniers mois, il s'était pourtant bien rattrapé. Déjà trois mois qu'il était là. Trois mois pour régler de vieux comptes avec cette ville. Il y a longtemps, et voilà qu'il se surprenait à penser comme un vieillard, il avait vu un film dont l'intrigue se déroulait à Formose. Le héros y déclarait que Taipei serait la ville du 21ème siècle. C'est peut-être ce qu'il était venu vérifier par lui-même. Le 21ème siècle c'était dans quelques heures. Demain commençait une nouvelle vie pour lui. Alors il savourait, en même temps que sa cigarette, ce moment de transition. Ce n'était encore que le 31 décembre 1999.

Comme pour mieux se délecter de cet instant fugace, où l'on se sent comme en dehors du temps, en dehors du monde, où l'on est juste un spectateur de sa propre vie, sans aucun compte à rendre, il enclencha le CD qu'il venait d'acheter. C'était Wu Bai and China Blue. Un des rares groupes de rock taïwanais. La musique correspondait bien à son état d'esprit : un instant rare, comme en état de grâce. Les paroles, elles, collaient aux aspirations de la jeune génération : "zhishao wo hai yongyou ziyou", "au moins je possède encore ma liberté". La mélodie, lentement, le faisait sombrer dans les souvenirs, les regrets, les remords. C'était en 1991. Sa première rencontre avec l'Asie. C'est là qu'il était tombé amoureux de cette ville ou bien de Xiao Mei, il ne savait plus très bien. Les gens et les lieux parfois se confondent, les sentiments et les désirs qui en découlent ne sont jamais sûr, pas très bien définis, jamais catégoriques. C'est ça aussi qu'il était venu tirer au clair.

Xiao Mei, il n'en était pas tombé amoureux le premier soir, c'était bien pire. C'était venu petit à petit, le contraire du coup de foudre. Comme une lente accoutumance. C'était comme fumer des "long life". Elle ressemblait à Wang Fei, la chanteuse Hong-Kongaise. Le visage angélique et juvénile, de grands yeux percés de noir, un corps fin, une invitation au voyage charnel. Depuis leur première union, une sorte de célébration de la rencontre de deux mondes, les réalités de la vie, les différences culturelles n'avaient eu de cesse de les séparer, lui le français, elle la Chinoise. Lui l'Occidental, elle l'Orientale. En tout cas c'est comme ça qu'ils l'avaient ressenti. Il s'étaient bien revu, mais trop brièvement pour faire le point, il y a deux ans à Hongkong, au hasard de la rétrocession de la colonie britannique à la Chine, mais Hongkong n'était pas le bon endroit pour parler d'amour. Trop moderne, trop rapide, trop business. "Wrong time, wrong place" comme elle lui avait alors déclaré avec un parfait accent américain. Elle ne l'avait pourtant pas oublié, lui non plus. Il venait de passer ces trois derniers mois à la chercher. C'était ce soir ou jamais. Au moins, il serait fixé. De toute façon, sa décision était prise. Le 1er janvier 2000, sa vie allait changer. Fini de faire ce métier qui n'en était pas un. Tuer des gens sur commande, c'est du travail au noir, pas le style de boulot que l'on inscrit sur la feuille d'impôts à la fin de l'année. Tout allait finir là où tout avait commencé. Ici. A Taipei.

Il s'est levé brutalement, s'arrachant au confort insolent du sofa. 22h50, il était plus que temps de se préparer. Le smoking était prêt, tout était parfait. Parfait pour jouer à "mission impossible" une dernière fois. Sauf qu'avec lui, il n'y avait pas d'imprévu de dernière seconde. Tout était calculé. A ça aussi il y avait travaillé trois mois. A 23h45 il ferait son entrée à l'Opium Dance, il présenterait son carton d'invitation, là, il ne serait pas fouillé, parce qu'à Taiwan on n'est pas à New York, parce qu'ici il n'y a pas de videur dans les boîtes, même pour le nouvel an du siècle, même quand le fils de la deuxième fortune de l'île y fait la fête à l'occidentale. Il se dirigerait ensuite vers le box privé, et s'assiérait en face de Mr Lin Jr. Il lui tendrait la lettre rédigée par la main du commanditaire de l'assassinat. David Lin lira inévitablement la feuille lui expliquant en détails la situation et aura une expression un peu étonnée, un mélange savamment dosé de perplexité, d'incrédulité et d'angoisse. Sûrement. Il exécutera rapidement les deux gardes du corps. Puis il se lèvera, l'exécutera. Ensuite, la sortie. Puis plus rien. Terminé, disparu. C'était finalement assez simple. Comme toujours. Il déplorait seulement la mise en scène, un peu trop théâtrale à son goût. Pourquoi ne pas abattre le type dans la rue, au détour d'un feu rouge, ou bien dans une allée sombre, dans la rue. Mais comme dans tout commerce, le client est roi. La commanditaire ne voulait surtout pas quelque chose d'impersonnel. Elle voulait une mise en scène, quelque chose de dramatique, un truc à la John Wu, visuel. Que David Lin comprenne ce qui lui arrive. Alors tous les deux, lui et Miss Hamilton avaient élaboré ce plan, comme on choisi un kit cuisine sur catalogue. Mais il s'était juré que c'était la dernière fois. Prendre une vie pour de l'argent. Avec l'an 2000, tout allait changer. Il se l'était promis à lui-même. Pour se donner l'espoir d'une vie meilleure. Pour essayer de croire en lui. Et tant pis pour l'argent facile. Il croyait encore en l'amour, l'amour de Xiao Mei, l'amour qui résiste au temps, celui qui fait aimer un visage vieilli.

Il était prêt, vêtu de noir, sa cravate mouchetée de dorures étant la seule fantaisie vestimentaire qu'il s'était octroyée. Sobre, comme s'il portait déjà le deuil de sa future victime. Il referma doucement la porte derrière lui, prit l'ascenseur, et sortit rapidement de l'immeuble. Il était dans la rue. Au cœur de Taipei. Il marchait d'un pas rapide. Il avait décidé de faire la route à pieds, comme pour mieux s'imprégner de l'atmosphère ambiante avant de passer à l'acte. C'était comme les préliminaires avant l'amour, une lente montée des sentiments. Depuis dix ans la ville avait changé, mais au fond elle était toujours la même. Un air de révolution industrielle en pleine fin de 20ème siècle. Où la modernité tente de prendre le pas sur l'archaïsme. Où un vieillard flanqué d'un chapeau de paille tressé, pousse péniblement sa carriole chargée de cartons, papiers et autres ferrailles, klaxonné par un goldenboy pressé, au volant de sa Mercedes Benz dernier cri, exhibant sa réussite sociale, téléphone portable en main. Mais il y avait plus que cela. Taipei était, peut-être plus que toute autre ville au monde, un lieu de mélange culturel. Et c'est bien cela qui l'avait séduit dès le départ. Avoir l'impression d'être à la croisée des chemins. Entre Extrême-Orient et Occident. Ici pas besoin de parcourir le monde, car le monde c'est donné rendez-vous ici. Dans toutes ses différences.

Taipei, Xiao Mei. Il arpentait les rues et partout il l'apercevait. Partout il sentait son parfum délicat. Ces rues, il les connaissait par cœur. A chaque instant il croyait la voir. Là, qui marchait d'un pas rapide, là, attendant un bus qui ne pouvait s'empêcher d'être en retard. Là, flânant devant les boutiques, ou bien là encore, marchandant un petit objet sans valeur, juste pour le plaisir d'en discuter le prix. Était-il impatient de la revoir? Il faut bien croire que oui, il faut bien croire que le temps ne faisait rien à l'affaire. C'est simplement que pour eux, pour leur amour, c'était une histoire au ralenti. Pour d'autre, quelques mois, quelques jours ou quelques heures suffisaient à les décider. Pour eux, il avait fallu dix ans. Dix ans à flirter, à se croiser, à se quitter et à se retrouver. Ce soir comme l'apothéose d'une fin de siècle, il se retrouveraient définitivement. Il s'étaient donné rendez-vous le 1er janvier 2000 à une heure du matin au Juliana Café. Ne pas perdre une minute de cette nouvelle ère, ne plus gaspiller leur avenir. Alors, imperceptiblement son pas s'accélérait, les rues, les avenues défilaient. Il voulait en finir rapidement avec son passé de tueur.

Il marchait depuis dix minutes. Ou une demi-heure. La rue c'était peut-être l'âme véritable de cette ville faite plus que tout d'une assemblage hasardeux. Du bricolage sur des kilomètres carrés. Et sur chaque trottoir ces mêmes carreaux de brique rouge. Motif répété à l'infini. Sur les façades pourries et délavées, usées par le temps, jamais refaites, les câbles s'entrelaçaient, rampant, s'immisçant partout, véritable pied de nez à la technologie de pointe et normalisée. Les néons de couleurs pâle de l'Opium Dance qui pointaient au loin donnaient un peu de luminosité et d'intensité à la rue mal éclairée, comme un dandy se fait remarquer au milieu d'une foule anonyme. Devant l'entrée: une débauche de luxe. Se montrer, c'était l'important ici comme ailleurs. Montrer ce que l'on possède, ce que l'on a de plus beau, de plus cher: Sa voiture, ses bijoux, sa petite amie. Un parterre de gosses de riches, une génération bénie, loin d'être perdue, insouciante. Le futur de cette Chine rebelle à Pékin. 23h42: il avait trois petites minutes d'avance sur le destin de David Lin. Il s'approcha de l'entrée, éclaira une cigarette et en aspira une longue bouffée. Il se concentrait. Les bruits, les conversations se faisaient murmures. Il tendit son billet d'invitation et une jeune fille lui fit signe de la suivre dans un long couloir au bout duquel des escaliers en collision laissaient transpirer une musique racoleuse mais enjouée. L'an 2000 devait naître dans la gaieté. Il faisait enfin son entrée sous les feux de la rampe. Ce soir son théâtre serait cette vaste salle enfumée, ceinturée d'innombrables enclaves, mini-salles privées, comme pour mieux marquer les différences, matérialisation de ce monde à deux vitesses. Tout son public était là, au rendez-vous, fidèle, pour assister, témoin involontaire, à l'ultime représentation d'un acteur bien sinistre, donnant dans la tragédie pour la énième fois. Une ultime représentation d'un spectacle bien rodé, où le dernier acte était toujours le même. La mort d'un homme, une mare de sang, suivi d'une panique générale.

Il inspira un grand coup pour éliminer le trac toujours tenace. La jeune femme qui lui servait de guide tira brusquement sur un rideau de velours noir épais. Il fallait se mettre dans la peau du personnage: le tueur. Acte un. David Lin était assis confortablement, un peu avachi, hilare.

Xiao Mei sentait sa vie être bouleversée de façon irrémédiable. Elle était prise dans une tourmente amoureuse. Aimer un étranger, un blanc, ce n'était pas une chose facile pour qui avait grandi sur cette terre. Cette éducation, cette culture c'était tout le contraire de la mixité, malgré les apparences. La Chine devait toujours se lire au deuxième degrés. Les apparences il fallait toujours s'en méfier, car la notion de face avait trop d'importance. Mais ce soir elle s'en foutait. Oui elle était amoureuse d'un étranger. Ses parent devraient comprendre que l'Empire du Milieu plusieurs fois millénaire n'était pas à l'abris du 21ème siècle. Elle avait enfin pris sa décision. Ce soir, elle retrouverait son amant. Elle avait patienté dix ans. Dix ans de réflexion. Le coup de téléphone de ce matin avait tout déclenché. En entendant sa voix elle avait fondu. Elle avait dit oui. Elle allait le retrouver, pour toujours, dans quelques heures. Pour le moment elle se laissait volontiers envahir par une douce volupté. Elle célébrait déjà le nouveau millénaire, une coupe de champagne à la main, au milieu de ses amis. Elle riait, elle était heureuse, enfin.

David Lin, avait la fortune arrogante. Quelque chose dans le sourire le rendait détestable. C'était plus facile ainsi. C'était toujours plus facile d'exécuter une personne antipathique. Il fit son entrée dans le box, s'assit en face de Mr Lin Junior. Tout se déroulait comme prévu. Son visage était fermé. Sur un ton neutre il lui dit:

"Mr LIN, I have this message for you. Miss Hamilton wish you an happy new year."

Ces mots avaient retenu toute l'attention des amis de Mr Lin et de ses gardes du corps. Le malaise commençait à s'installer. David Lin fit un signe aux deux molosses qui l'entouraient, le protégeaient, comme pour essayer de faire retomber la tension. Il prit le temps de lire la lettre. Puis releva lentement son visage rougit par le trop plein d'alcool. Son large sourire avait disparu.

Dernière eux, le décompte venait de commencer. 10. Il sortit prestement son arme gainée d'un silencieux, ses gestes étaient précis. 9. La première balle vint se loger dans la gorge de l'homme à la droite de Mr Lin. Celui là n'avait même pas eu le temps de porter la main à son pistolet. 8. Le second garde du corps tenta de protéger son patron. 7. Et ce geste désespéré lui valu deux projectiles logés dans le dos. 6. Il s'écroula. 5. David Lin était pétrifié sur place. Sa face devenue livide implorait pitié. 4. Il n'y avait pas de place pour la pitié. Ce siècle devait se finir dans un bain de sang. 3. Tuer, même un David Lin, le dégoûtait un peu. Mais il lui fallait remplir son contrat. 2. La chemise maculée de sang, le fils de la seconde fortune de Taïwan tomba à la renverse dans un bruit sourd. 1. Les témoins jusqu'alors transis de peur, se mirent à paniquer, poussant des cris hystériques. 0. 1er janvier 2000. Fin de la représentation.

Dans la confusion générale, il rengaina son arme, tourna les talons, repris sa respiration et sortit du box. Sa nouvelle vie commençait avec ce nouveau siècle. Ici et maintenant. Il pensa aussitôt à Xiao Mei. Il n'était déjà plus du tout affecté par son acte barbare. Comme s'il s'agissait déjà d'un passé lointain et révolu. Il pensait à elle, il voulait être à ses côtés le plus vite possible, la serrer dans ses bras.

Il marchait de plus en plus vite, longeant le long bar cuivré. Une voix interrogative l'interpella. Il stoppa net sa course. Xiao Mei. Elle était là, accoudée au zinc, un verre de champagne à la main. Elle le regardait de ses yeux noirs, plus expressifs que jamais. Il ne savait pas trop quoi dire. Il pris seulement ses deux mains dans les siennes. Ils ne s'étaient pas revu depuis deux ans, et les mots leur manquaient. En cet instant suspendu, parler leur semblait superflu. Ils étaient seulement heureux. Alors que Xiao Mei approchait ses lèvres de celles de son amant, celui-ci se crispa, son teint se fit soudain blafard. Il s'était raidit, en une seconde. Il tenta de dire quelque chose, mais la douleur lui permettait seulement de grimacer. Il essaya de s'agripper aux épaules de Xiao Mei, mais il glissait top vite.

Il était déjà allongé sur le sol de marbre, masquant à peine une auréole de sang grandissante. Xiao Mei vit alors le garde du corps de Lin, la démarche mal assurée, lui aussi couvert d'hémoglobine, tenant une arme encore pointée dans leur direction. Elle s'agenouilla. Elle tremblait. Elle sanglotait.

C'était Taipei, le 1er janvier 2000. Le nouveau siècle semblait déjà ne pas tenir ses promesses.